Grades et maturité martiale

Publié le par Tijigaya

Dans les textes officiels, il est écrit qu'il faut attendre un certain nombre d'années entre tel ou tel grade. Que se soit en France ou au Japon, l'idée est la même: éviter que des personnes de trop peu d'expérience puissent prétendre au grade tant convoité. Et c'est tout à fait normal, il en va de la crédibilité des grades, et, dans ce monde où les échanges sont de plus en plus nombreux et rapides, il est nécessaire de trouver des moyens de contrôler et freiner l'appétit de ceux qui ne méritent pas qu'on leur reconnaisse quoi que se soit.

Néanmoins, et c'est là que se pose le problème, on peut se demander pourquoi il existe une telle disparité de niveaux pour un même grade. Si ce système d'attente paraît nécessaire, pris au pied de la lettre, il peut se révéler pervers. J'entends parfois des propos naïfs comme "bon, je viens de passer tel dan, encore trois ans, et je passe au niveau supérieur..." Comme s'il suffisait d'attendre, ou pire encore, comme si tout le monde pouvait voir son niveau augmenter dans le même temps que les autres! Je pense que cette idée part du faux principe de l'égalité entre les pratiquants et de la croyance non moins fausse que plus on vieillit meilleur on devient. La progression peut se faire plus ou moins rapidement (ce qui va à l'encontre de l'idée d'égalité entre les pratiquants), et surtout, elle n'est pas constante et linéaire (ce qui annule l'idée d'amélioration obligée avec le temps).

Je crois que pour les pratiquants sérieux (qui peuvent passer des grades, ce qui n'est pas en soit condamnable), les textes sont plus un outil général de contrôle des autorités et fédérations qu'un guide authentique sur le chemin de la progression. Je m'explique: il y a une différence entre attendre benoîtement que les années passent en s'entraînant un petit peu, et faire mûrir son art, c'est-à-dire, comme un fruit qui mûrit au soleil, s'alimenter avec les sels minéraux de la volonté, de la recherche, de la connaissance, de la réflexion, et s'exposer au soleil de l'expérience et de la pratique. L'un sans l'autre, le niveau ne peut être que moyen, dans le ton général, et le fruit ne sera ni beau ni bon. A l'inverse de ce qui se fait, plus le niveau devient élevé, plus le karaté doit devenir personnel,  non standardisé.

Maître Onaga, du Shinjinbukan, utilise le concept de busai, littéralement "l'âge martial", qui fait référence à la maturité du pratiquant, sans considération de son âge véritable ou de son nombre d'années de pratique. Le busai fait référence à la profondeur de la compréhension qu'a le pratiquant de son art, qui se juge à sa capacité à utiliser son art de manière cohérente et totale (tout l'inverse d'un simple collectionneur de techniques), et à le faire évoluer par la recherche et le dévelopement. 

Alors, passer des grades, oui, pour les commodités dans les conventions sociales, mais pour le pratiquant sérieux, pour qui ce qu'il fait à un sens, ne pas les prendre trop au sérieux, si je puis dire...

Publié dans Philosophie

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